Ce qui reste du printemps érable

Du 13 février au 7 septembre 2012, des centaines de milliers de personnes ont manifesté dans les rues du Québec armées de leur carré rouge. Retour sur la plus grande grève étudiante du pays et ses répercussions jusqu’en 2022, car oui, le combat continue encore.

Tout commence le 17 mars 2011 quand le gouvernement libéral du premier ministre québécois en poste depuis 2003, Jean Charest, annonce la hausse des droits de scolarité sur 5 ans. Prélude au printemps érable, quelques manifestations suivront.  Tout au long de l’année 2011, les manifestations rassemblent de plus en plus de personnes jusqu’au 23 janvier 2012 où la FECQ (Fédération Étudiante Collégial du Québec) et la FEUQ (Fédération Étudiante Universitaire du Québec) annonce la venue imminente d’une grève générale illimitée ainsi que la planification de la grande manifestation du 22 mars 2012. Puis, le 7 février de la même année, un premier cégep vote en faveur de la grève. S’en suivront beaucoup d’autres.

Les carrés rouges (et verts), les casseroles… et le poivre de Cayenne

Pendant le printemps érable plusieurs symboles étaient omniprésents. Assurément le plus connu : le carré rouge. Il apparaît pendant la grève étudiante de 2005, mais c’est surtout fait connaître lors du printemps érable. Il représente les manifestants contre la hausse et l’appui à la grève. Quant à lui, le carré vert est l’emblème des personnes pour la hausse des frais de scolarité, mais certains aussi le portent pour symboliser leur opposition au prolongement de la grève générale illimitée. Le mouvement des casseroles commence en 2012 après le vote de la loi spéciale par le gouvernement interdisant les rassemblements de plus de 50 personnes ainsi que d’autres mesures restrictives pour empêcher les manifestants de montrer leur désaccord. Des personnes de tout âge se sont alors mises à marcher dans les rues en tapant sur des casseroles (certaines personnes le faisaient depuis leurs balcons). Finalement, le poivre de Cayenne représente la répression policière ainsi que l’usage parfois excessif de ce produit. Citons ici l’exemple de l’ex-policière, surnommée matricule 728, Stéfanie Trudeau, destituée de son poste en 2021 après une enquête du Comité de la déontologie policière pour abus de pouvoir contre les manifestants. 

Le printemps érable, une lutte intergénérationnelle

Contrairement à l’idée généralement véhiculée, le printemps érable ne ralliait pas uniquement des jeunes lors des manifestations (principalement celles des casseroles après le vote de la loi spéciale). On pouvait aussi voir des enfants ainsi que des personnes plus âgées ou retraitées.

Et maintenant? 

Tout cet acharnement a finalement porté ses fruits. En effet, après la défaite de Jean Charest, l’idée d’une hausse des frais de scolarité a été repoussée puis indexée. Malheureusement pour ceux et celles qui voulaient la gratuité scolaire dans les universités et les cégeps, celle-ci n’a pas été atteinte. En 2022,  la diminution des coûts des études collégiales et universitaires sont encore d’actualité.  Avec le coût de la vie qui augmente, le souvenir des 10 ans du printemps érable portant l’espoir de voir un jour la gratuité dans les établissements d’enseignement supérieur relance les manifestations, grèves et débats. 

Entrevue avec Martine Desjardins

Martine Desjardins (finissante de Regina Assumpta) est la directrice générale de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. Elle est aussi depuis quelques semaines vice-présidente d’un comité de suivi pour la Commission Laurent, qui traitait de la DPJ. De 2011 à 2013, elle était présidente de la FEUQ et a donc été une militante très active du Printemps Érable.

SD : Pourquoi avez-vous manifesté en 2012?

MD : On avait essayé plein d’autres tactiques : parler avec le gouvernement, demander des rencontres, assister à des congrès, des forums. Mais à chaque fois, la question était : « à quelle hauteur voulez-vous votre hausse des frais de scolarité? » Donc, on s’est dit, il n’y a aucune façon de discuter. On a fait plein d’autres actions, par exemple, à l’UQAM, avant d’aller manifester, on a fait l’Envol des frais de scolarité: on avait créé de fausses factures avec la hausse et on avait fait des avions en papier et on était allé les lancer pour symboliser « l’envol », donc, la hausse des frais de scolarité. (…) Au début, les étudiants ne savaient pas qu’il y avait une hausse des frais de scolarité qui s’en venait. (…) La grève est arrivée à l’hiver 2012, parce qu’on avait épuisé tous les moyens, et que la seule façon de mettre de la pression sur le gouvernement pour qu’il reconsidère la hausse des frais de scolarité.

SD : À combien de manifestations et de mouvements avez-vous pris part?

MD : C’était mon travail, de par mon rôle de présidente de la FEUQ, de chercher des moyens de mettre de la pression, de faire des plans d’actions politiques et aussi d’être la porte parole du mouvement. Donc, je devais être dans chaque manifestation pour faire des discours, au début, à la fin. (…) La première manifestation qu’on a participé à organiser, c’était à Jonquière. Après ça, j’ai manifesté aussi à Rouyn-Noranda, à Rimouski, Sherbrooke, donc vraiment partout à travers le Québec. Ce n’était pas juste des étudiant(e)s à Montréal qui étaient en grève!

SD : Y a-t-il un moment qui vous a marqué durant la grève?

MD : Il y a beaucoup de moments où on était très découragés. Mais le 22 mars, il y a eu la première grande manifestation à Montréal, il y avait des centaines de milliers de personnes. J’ai dû monter sur le camion pour faire un discours devant une marée humaine – j’avais un peu l’impression d’être une rockstar! C’était particulier de voir la réalisation qu’on avait réussi à faire : un an avant, j’étais au budget, et la conseillère de la ministre Line Beauchamp (NDE : ministre de l’Éducation 2010-2012), nous disait: « De toute façon, on n’est plus en 2005-2007, les étudiants ne se mobiliseront pas ». Alors de voir cette marée humaine-là dans les rues, ça donnait espoir qu’on allait régler le problème. 

Quand on a eu la confirmation que la hausse était annulée le 5 septembre (mon anniversaire est le 4 septembre ! C’était un peu un comme un cadeau en retard), c’est un moment très marquant. Je me souviens de l’appel, je me souviens du moment où on a réalisé qu’on avait gagné après autant de semaines de grève, de manifestation et d’actions.

SD : Est-ce que vous croyez encore à la gratuité scolaire?

MD : Moi, mes valeurs n’ont pas changé, je suis toujours très convaincue de la pertinence de l’accessibilité à l’éducation. Aujourd’hui, on demande quand même [aux employés] d’être plus formés que le [niveau] secondaire : de plus en plus, on s’en va vers un niveau universitaire. Il faut aussi s’assurer que tous ceux qui ont la capacité de le faire, mais pas nécessairement les moyens, qui ne viennent pas de familles fortunées, puissent atteindre ce niveau-là de formation. 

Pour finir, le printemps érable a été un moment marquant de l’histoire du Québec et continue encore aujourd’hui à guider les politiciens. Toutefois, la lutte n’est pas encore finie pour les étudiant(e)s d’aujourd’hui, car la gratuité scolaire dans les cégeps et les universités du Québec n’est toujours pas établie. Elle n’est toutefois pas impossible, car elle a été atteinte dans plusieurs pays. Certain(e)s étudiant(e)s argumente aussi qu’avoir des écoles payantes favorise les inégalités, car les plus démunis n’ont pas accès à la même qualité d’enseignement.

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