Abitibi, Colline parlementaire, Regina Assumpta: les toilettes mixtes font polémique
Quand un projet de sanitaires mixtes est annoncé dans une école d’Abitibi, on assiste à un déluge de réactions. Retour sur un enjeu qui dépasse Rouyn-Noranda, résultats et analyse du sondage, et entrevue avec une intervenante du GRIS.
Contexte
En août dernier, le Centre de services scolaires de Rouyn-Noranda a annoncé via une lettre aux parents la rénovation et la transformation des toilettes de l’école secondaire d’Iberville en blocs sanitaires mixtes. Le projet prévoyait la création de cabines intimes fermées du sol au plafond. La salle de lavabos constituerait la seule partie ouverte des toilettes et serait munie de fenêtres afin de faciliter la surveillance de l’extérieur. Ce changement n’est pas un arrangement spécifique aux personnes trans ou non-binaire, mais a plutôt pour but de rendre les toilettes accueillantes et sécuritaires pour l’ensemble des élèves. La publication de ladite lettre (voir compléments) a enflammé le débat public et le sujet est devenu une préoccupation nationale.
Réactions politiques
Bernard Drainville, ministre de l’Éducation, appose une objection ferme à toute conversion de salle d’eau traditionnelle en toilettes mixtes. Il justifie sa position en visualisant une situation où une jeune fille, menstruée pour la première fois, subirait des quolibets de la part de garçons. Il ne mentionne toutefois pas la possibilité d’éduquer les garçons au sujet d’un élément aussi naturel que les règles pour prévenir les quolibets. M. Drainville permet, en guise de compromis, que des cabinets fermés et séparés soient désignés comme mixtes. Lui et Martine Biron, ministre de la Condition féminine et de la lutte contre l’homophobie et la transphobie, déclarent vouloir établir un cadre et convoquent un comité de sages pour se pencher sur la question. Celui-ci ne comprendra finalement aucune personne trans ou non binaire.
Rappelons qu’en 2021, le ministère de l’Éducation avait émis un «Guide à l’intention des milieux scolaires: Pour une meilleure prise en compte de la diversité sexuelle et de genre» qui, à propos des toilettes mixtes, conseille: «prévoir des lieux d’intimité neutres permettant le libre choix des élèves et du personnel». Le ministre Drainville affirmera par la suite qu’il connaissait l’existence de ce document.
Nouvelles critiques d’une vieille idée
Ce qu’il est important de remettre en perspective c’est que les lieux d’aisance mixtes ne sont pas nouveaux et qu’il en existe déjà plusieurs implantés. On peut citer, en France, le Collège Henri de Navarre qui approche d’un angle un peu différent les salles de bains mixtes. Là-bas, depuis 2021, on ne sépare plus les élèves par genre mais plutôt par niveau. En Californie, un État de l’Ouest américain, toutes les institutions scolaires devront être en mesure de présenter des sanitaires neutres à leurs élèves d’ici 2026. Cette loi, approuvée par le gouverneur Gavin Newsom, vise à diminuer les violences transphobes dans les écoles. Plus près de nous, à l’École secondaire Saint-Joseph, un établissement privé à Saint-Hyacinthe, des toilettes mixtes ont été ajoutées en complément des toilettes genrées. Cette initiative des élèves et du comité LGBTQ+ de l’école a vraisemblablement reçu un très bon accueil (voir compléments).
Avantages :
Selon une étude pancanadienne, 74% des jeunes trans et non-binaires évitent autant que faire se peut de fréquenter les toilettes. La peur du harcèlement ou de l’intimidation fait partie des causes qui poussent certaines personnes à s’abstenir de se soulager. Cette privation, si chronique, peut entraîner le dysfonctionnement de la vessie, des fuites d’urine ou des infections urinaires. Au Collège Jean Gay de Verfeil (près de Toulouse), des salles de bains mixtes ont été installées dans le but de favoriser le vivre ensemble et la parité des genres. L’approche de cet établissement vise à diminuer le sexisme par le partage de lieux communs et à normaliser les règles au moyen de distributeurs de protections hygiéniques en libre-service. Grâce à un peu d’éducation venant avec l’installation de ces dispositifs, les élèves seraient plus respectueux et feraient plus attention à la propreté. Ces salles de bains ouvertes à tous, bien que ne faisant pas que des heureux.ses, ont permis de réduire de moitié le nombre de personnes qui évitaient d’aller aux toilettes (passant de 30 à 15 %). Selon une étude française, réalisée sur 600 élèves et 400 parents, 8 enfants sur 10 se retiennent d’aller aux toilettes. Selon un enfant sur deux, les toilettes sont sales et 54% des personnes interrogées sont gênées de les fréquenter.
Désavantages :
Le ministre de l’Éducation du Québec partageait ses craintes autour de la sécurité des jeunes filles en imaginant une situation hypothétique où une jeune adolescente menstruée pour la première fois se ferait intimider par des garçons dans des toilettes mixtes. Cet argument, celui de la sécurité entourant les filles, est un argument fréquemment employé par les opposants aux salles de bains non-genrées. On craint aussi que ces installations entraînent de la gêne. Évidemment, contrairement aux sanitaires traditionnelles, les toilettes mixtes ne permettent pas de se retrouver juste »entre filles » ou juste « entre garçons ».
Résultats du sondage à Regina
Un sondage a été envoyé aux réginien.nes la semaine dernière, ce qui a permis de récolter près de 900 réponses en trois jours. Un peu moins du ⅔ des personnes ayant répondu sont des filles/femmes dyadiques (dont le genre correspond au sexe assigné à la naissance). Voici donc les résultats:
46% des répondants ne sont pas tout à fait à l’aise quand vient le temps d’aller à la salle de bain ou tentent de ne pas y aller du tout. Les raisons les plus souvent évoquées? L’insalubrité, le manque de temps et la proximité désagréable sont les motifs les plus souvent désignés. Comme mentionné plus haut, se retenir pour ne pas aller aux toilettes peut entraîner des dommages à la vessie.
Un espace de commentaire était mis à disposition afin que les étudiants puissent expliquer plus en détail leur point de vue. Malheureusement, commentaires transphobes, sexistes et homophobes, insultes racistes, remarques déplacées ou dégradantes ont abondé. De plus, certaines personnes ont selon leur dire démarré une pétition contre un soi-disant projet d’installation de toilettes mixtes bien qu’il ait été précisé que ce n’était qu’un sondage et qu’il n’y avait aucune planification du genre à Regina. En dépit de cela, certaines personnes ont quand même fait l’effort d’élaborer leur point et d’exprimer leur opinion avec civisme. Une personne écrit: « Le monde change et dans une ville aussi acceptante que la nôtre je pense que c’est primordial d’apprendre aux gens de notre âge à accepter. Que ce soit les origines, les traditions, les religions, les personnalités, les orientations sexuelles, le genre de chaque personne, etc., tout ça est important. De plus, la plupart des filles sont inconfortables face à des gars et vice versa, donc mélanger les deux sexes (et les trans, non-binaires, etc.) comme ça aiderait à défaire les attentes et les inconforts entre plusieurs individus. Ça nous aiderait à grandir comme société! Alors, je suis totalement pour!». Une autre argumente: «[…] je suis contre cette idée […] je ne pense pas que si une fille a ses règles elle serait confortable que les gars entendent tout ce qui ce passe. […] Aussi je pense qu’au dîner je ne pourrai pas aller aux toilettes et parler avec mes amies ou encore me refaire les cheveux sans être gêné. Je ne pense pas que les chers élèves de notre merveilleuse école jugent une personne non binaire. ». Une personne non binaire plaidait pour l’instauration d’au moins une toilette mixte (tout en conservant les sanitaires traditionnelles) ce qui aurait un impact majeur et positif sur sa vie. Cette personne témoignait du sentiment horrible qu’elle ressentait et de l’impression qu’on lui disait »on s’en fout de vous, arrangez-vous ». Certain.e.s craignaient le harcèlement ou les agressions sexuelles; d’autres la perte de leur intimité. Nombreuses sont les personnes qui apprécieraient l’installation, toilettes mixtes ou pas, de cabines fermées du sol au plafond sans craques sur les côtés. Quelques personnes ont dit avoir peur de la gêne occasionnée par les menstruations. D’aucuns étaient contre parce qu’ils/elles n’étaient pas à l’aise de se maquiller dans des salles de bains non genrées ou bien voulaient garder les toilettes comme lieu de socialisation séparé. »Tant que je peux faire mes besoins » a aussi été la réponse de plusieurs. En conclusion, certaines réponses ont probablement été biaisées par de l’incompréhension et si, dans un futur hypothétique, une installation semblable était planifiée, elle ne devrait pas se faire sans une bonne dose d’éducation.
Entrevue avec, Amélie Charbonneau, chargée de recherche au Gris Montréal
Question: Pourquoi (et comment) la rénovation de toilettes mixtes en Abitibi est devenue un débat national? Plus généralement, pourquoi, dans les derniers temps, tout ce qui touche à l’identité de genre ou à la communauté LGBTQ+ enflamme les médias? (Par exemple: Mx Martine)
A.Charbonneau: «Il y a plusieurs réponses possibles pour cette question. Le climat par rapport aux personnes LGBTQ+ aux États-Unis, au Canada et donc aussi au Québec s’est détérioré dans les derniers mois. Par exemple, aux États-Unis, des lois qui retirent des droits aux personnes trans et non-binaires ont été mises en place. Donc, avoir une opinion fermée par rapport aux personnes LGBTQ+, mais surtout trans et non-binaires, c’est plus facile en ce moment. »
Q:J’ai réalisé un sondage auprès des élèves de mon école à propos des toilettes mixtes et j’ai relevé des insultes et des commentaires transphobes et homophobes. Qu’est-ce que vous pensez de ce type de réactions?
A.C.: « «[…] on entend de plus en plus de propos comme « des toilettes mixtes c’est dangereux », que « les personnes trans veulent influencer les enfants » et que les personnes LGBTQ+ « en demandent trop » et que « ça menace la jeunesse ». La peur n’est pas une bonne conseillère, surtout que ces craintes ne sont pas fondées sur la réalité. Par exemple, les toilettes mixtes, toutes les maisons en ont! […] les commentaires plus négatifs que tu as récoltés dans ton sondage, ça ne me surprend pas entre autres pour les raisons que j’ai données à la première question. Le climat est moins ouvert aux personnes LGBTQ+ en ce moment, il faut donc continuer à défendre nos droits [ceux des personnes LGBTQ+] , à faire connaître nos vies et nos réalités et à demander que les choses changent. […]»
Q: Que répondriez-vous aux craintes habituelles exprimées par rapport aux salles de bains mixtes notamment à propos de la protection des jeunes filles?
A.C.: «Les craintes qu’on entend à propos des toilettes non-genrées, aussi appelées toilettes neutres ou individuelles, sont souvent fondées sur l’idée qu’on va seulement changer la pancarte sur la porte d’entrée. C’est normal que personne n’ait envie de partager cet espace souvent inconfortable avec encore plus de personnes. Les toilettes non-genrées offrent plus d’intimité à tout le monde ainsi que plus d’ouverture et d’espace aux lavabos. Quand on rénove pour construire des toilettes non-genrées, on se débarrasse de la salle remplie de cabines semi-privées. On les remplace par de petites salles de toilettes individuelles fermées du plancher au plafond qu’on peut verrouiller de l’intérieur et on installe tout près une série de lavabos située dans un corridor ou dans un endroit ouvert.»
Q:Est-ce que les toilettes traditionnelles peuvent mettre en danger les personnes trans et non-binaires et en quoi sont-elles nécessaires?
A.C.: «Pour les personnes trans et non-binaires, l’inconfort et la peur pour leur sécurité dans les toilettes genrées est décuplée parce qu’elles peuvent subir des moqueries, insultes, voire violences et harcèlement seulement parce qu’elles sont trans ou non-binaires. Leur statut trans pourrait être découvert avant qu’elles ne soient prêtes à en parler, on pourrait leur dire qu’elles ne sont pas dans la bonne salle de toilettes parce qu’on ne reconnaît pas leur transition ou les personnes non-binaires peuvent se sentir forcées de choisir entre deux options qui ne leur correspondent pas du tout. En fait, certaines personnes trans et non-binaires préfèrent ne pas aller aux toilettes durant toute la journée à l’école ou au travail seulement pour s’épargner la crainte d’être insulté·es ou humilié·es en y entrant, pendant qu’elles les utilisent ou à leur sortie de la salle des toilettes.»
Q:Est-ce que vous croyez que l’implantation de toilettes mixtes devrait être généralisée? Si oui, comment le faire tout ayant l’assentiment générale?
A.C.: «Je crois qu’on devrait implanter des toilettes neutres (et universelles pour les rendre aussi accessibles aux personnes à mobilité réduite) au moins lorsqu’on rénove un bâtiment. Et ce n’est pas nécessaire d’avoir l’assentiment général, c’est déjà une façon plus efficace, économique et qui prend moins d’espace pour bâtir des toilettes. C’est vraiment une solution qui bénéficie à tout le monde! Et les endroits où ce n’est pas possible de faire des rénovations, on offre à tout le monde, pas seulement aux personnes trans et non-binaires, au moins quelques salles de toilettes individuelles (avec lavabo à l’intérieur) et on indique bien où elles se trouvent. »
Compléments
Balado tout un matin à propos des toilettes mixtes à l’école Saint-Josephe
Sources :
https://www.francebleu.fr/infos/education/toilettes-mixtes-coutras-1663690433
Mon nom est Saraï et je suis en secondaire 3. J’aime lire, écrire et faire du sport. Je lis beaucoup et sur de nombreux sujets. Je suis plutôt curieuse et j’aime apprendre sur de nouvelles choses. J’espère que l’Exemplaire vous permettra de rester à la fine pointe de l’actualité.

